Puy-de-Dôme. Le sommet du Front de gauche

Publié le par cyril

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Article paru dans l'Humanité du 30 mars 2010.

 

 


 

Dans ce département, l’union du Parti communiste français, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire a réussi le meilleur score du Front de gauche de tout l’Hexagone au premier tour des élections régionales. Comment expliquer ce succès  ? Qu’est-ce qui fait la spécificité de ce résultat  ? Retour sur les terres volcaniques.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), envoyé spécial.

Les uns arborent un large sourire, les autres une mine renfrognée, en prononçant son nom. Mais ils sont unanimes pour lui attribuer un rôle majeur dans l’excellent score du Front de gauche en Auvergne, et surtout dans le Puy-de-Dôme (19,7 %), au premier tour des élections régionales. Des Combrailles au Livradois, en passant par Clermont-Ferrand, André Chassaigne est, aux yeux de tous, l’acteur essentiel de la victoire électorale de l’association du Parti communiste français, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire. Presque une évidence pour certains quand ceux qui connaissent le député communiste parlent du fruit d’un travail politique long de trente ans.

Saint-Gervais-sous-Meymont, au-dessus de la vallée de la Dore, rivière à saumons. La petite mairie paraît n’être qu’une dépendance de la maison du parc naturel régional du Livradois-Forez voisine. Éric Dubourgnoux, maire et conseiller régional communiste, travaille avec André Chassaigne depuis une vingtaine d’années. Pour lui, le résultat du Front de gauche dans le département ne doit rien au hasard. « André est un personnage authentique, avec du charisme, dont le travail est reconnu, et qui est très différent des autres hommes politiques. Il dit, à juste titre, qu’il est en osmose avec le monde agricole. Depuis des années, nous travaillons à faire passer au local les grands principes politiques. La fermeture d’un petit bureau de poste permet de mobiliser les gens et d’expliquer les méfaits des logiques libérales qui aboutissent à cette situation. Nos prises de position sur les OGM ont eu un retentissement national, et même quand André Chassaigne fait une réunion en Limagne devant des agriculteurs accompagnés du chargé de communication de Limagrain (groupe auvergnat spécialisé dans les semences, devenu une multinationale de l’agro-industrie – NDLR), à défaut de les convaincre idéologiquement, il les gagne humainement. »

Mais pour ce scrutin des régionales, ce que l’élu retient, c’est surtout la détresse dans laquelle se trouve le monde agricole. Lui qui, cet hiver, a frappé aux portes de toutes les maisons et de toutes les fermes de sa commune (70 % des voix pour le Front de gauche) et du bourg voisin d’Olliergues (52 %), il a compris que le vote pour la tête de liste Chassaigne est aussi une expression de la souffrance ressentie par les paysans.

De l’autre côté du col de la Toutée (990 mètres), à Saint-Amant-Roche-Savine, Serge Joubert, ancien éleveur de lapins et responsable du Modef (Confédération nationale de syndicats d’exploitants familiaux), affirme que même des militants de droite, dépités, ont appelé, officieusement, à voter pour la liste Chassaigne. « La détresse rurale est profonde. Il n’y a plus ni rémunération du produit ni rémunération du travail des agriculteurs. Avec l’OMC, c’est la fin programmée des zones d’élevage de moyenne montagne, comme chez nous. Il y a eu moins de suicides ici que dans l’Allier mais les banques disent que 50 % des agriculteurs ne passeront pas le cap. Ils ont des ardoises de plus en plus lourdes chez les fournisseurs. »

Et les agriculteurs ne sont pas les seuls à subir les « méfaits du capitalisme » dans les campagnes, précise le syndicaliste. « Les salariés, ici, sont tous au smic. Ils vivent loin de leurs lieux de travail. Il n’y a pas de transports en commun, les trajets coûtent de plus en plus chers et les salaires sont bloqués depuis des années. Le niveau de vie de la classe moyenne baisse. J’en veux pour preuve le nombre de devis des petites entreprises qui restent en souffrance. De plus, le problème de l’emploi est gravissime. À Ambert (plus de 7 000 habitants), le Pôle emploi n’a plus un poste à proposer. Littéralement, il n’y a plus de bassin d’emploi. La pression préfectorale est énorme pour que les offres d’emploi précaire soient multipliées mais ce n’est pas une solution. » La liste Front de gauche a réuni presque 48 % des suffrages à Ambert. Dans la capitale auvergnate, les scores du Front de gauche, nettement moins élevés (13,2 %), n’en ont pas moins bénéficié d’une belle progression. À la gare de Clermont-Ferrand, les militants CGT y voient la marque de positions défendues par la liste Chassaigne, au plus près des intérêts de la population, contre l’ouverture à la concurrence des trains régionaux, l’abandon du fret, la fermeture des petites lignes. Évelyne, quarante-deux ans de travail pour une retraite de 900 euros, lâche qu’« il n’y a que le Front de gauche qui propose des choses pour les ouvriers… En France, c’est tout pour les gros, les gens en ont marre ». Ce vote de colère, Véronique, employée à la SNCF, s’en réclame aussi, avant de préciser  : « Je n’aurais pas voté pour le PCF seul, plutôt pour le NPA. Mais le Front de gauche, c’est pile ce qui me convient. Une union où chacun est resté ce qu’il est mais qui a permis une dynamique. Je suis fière du score obtenu et je suis confiante pour l’avenir. »

Cette dynamique créée par les militants du Front de gauche est encore palpable dans le défilé syndical, mardi 23 mars, à Clermont-Ferrand. Georges, ouvrier chez Aubert et Duval (métallurgie), parle d’un « joli arc-en-ciel »  ; Dominique, laborantine à l’hôpital de Riom, souligne que chacun des partis est « trop minoritaire » et que leur union « a ouvert une voie ». Catherine, agent d’entretien en contrat aidé, badgée CFDT, oppose un PCF « désuet, moins moderne » à un Front de gauche qui a créé « quelque chose de neuf ». Jean-Jacques, éducateur spécialisé, sous la banderole SUD, estime que cette union est arrivée à point nommé  : « C’est vraiment positif qu’il y ait une gauche de combat à côté du PS, qui est très divisé et centriste, ici. C’était le retour, tant attendu, d’une gauche unie sur de vraies valeurs de gauche. » Catherine, professeure des écoles, estime que ce rassemblement « cohérent et rassembleur » est important « quand beaucoup de gens ne savent plus trop où voter ». Deux bémols toutefois  : les plus jeunes, à l’image de Mathieu, d’Agir contre le chômage, qui gardent de l’amertume après l’échec d’un accord avec le NPA  ; et l’abstention forte parmi ces jeunes électeurs. « Quand nous leur parlons, nos références et notre vocabulaire leur semblent sortir tout droit de leurs livres d’histoire. Il y a là quelque chose à inventer », lâche Pierre, enseignant, militant du Parti de gauche.

En marge du défilé, Cyril Cineux, jeune responsable départemental du PCF, a le sourire en évoquant la « formidable mobilisation militante » qui a marqué la campagne des régionales. « Ce rassemblement a dynamisé notre activité. Quand on est cinq plutôt que deux à distribuer un tract, ça aide  ! De ma vie de militant, je n’avais jamais vu ça. Le Front de gauche répondait visiblement à quelque chose dans la société. Toutes ces dernières années, la perspective de changement s’était éloignée et les gens avaient pris leurs distances avec nous. Là, nous étions attendus. »

Et pour réussir cette rencontre, le PCF a fait ce qu’il fallait, selon Cyril Cineux. « Pour crédibiliser le Front de gauche, le Parti communiste a fait un pari osé et courageux  : il a présenté aux trois premières places de la liste un représentant de chacune des composantes. C’était risqué, nous n’étions pas sûrs d’avoir un quatrième élu, mais ce choix a donné du crédit à la parole du PCF et à celle d’André Chassaigne. Ce qui a joué aussi, c’est notre ambition fixée dès le départ et toujours réaffirmée  : on joue la gagne. On ne fait pas un tour pour donner nos voix au grand frère. Cela a eu pour indéniable conséquence de soulever l’enthousiasme, de renforcer la volonté de porter nos idées jusqu’au bout. Avec un peu de temps, nous avons fini par persuader les journalistes, ici, de ne pas nous considérer comme l’extrême gauche. Du coup, il y a eu de l’espoir, de la fierté, du courage et de la fraternité pendant cette campagne et les gens l’ont ressenti. »

Sous le soleil du 23 mars, dans les rues de Clermont-Ferrand, Yves Carroy, représentant le Parti de gauche (PG), assure lui aussi que le Front de gauche a réussi à « imposer l’idée que nous étions crédibles pour diriger la région ». Ce qui a permis d’avoir « une audience particulière dans l’électorat socialiste », de « susciter un élan », et de « marquer des points dans la masse des gens désorientés ». Pour Marc, du PG, enseignant en gestion, « le travail militant a été essentiel. Chacun a gardé son autonomie mais le projet était cohérent. Les militants des trois partis se sont découverts, ont travaillé en commun, n’ont plus eu peur les uns des autres. Les gens y ont été sensibles, face aux barons locaux du PS et au visage inhumain de la droite, Brice Hortefeux ».

Face à la sortie des usines Michelin de Cataroux, dans un petit bar qui leur sert de base arrière, Jacques Chambon et Jean-Michel Gilles, militants CGT, se désolent que « trop de gars ne croient plus à la politique » quand le mot d’ordre patronal et gouvernemental est  : « Travaille plus pour que je finance ton licenciement  ! » mais ils s’accordent à penser que pendant la campagne des régionales, les échanges et l’écoute entre le Front de gauche, les militants et les dirigeants syndicaux ont été bien plus nombreux et fructueux qu’auparavant. « C’est important parce que le relais entre lutte, action politique et vote est essentiel. Syndicalement, on peut agir, mais ça ne suffit pas. Alors que les actions conjuguées du combat politique et du combat syndical peuvent renverser l’état des choses. »

Que le monde syndical se soit rapproché du Front de gauche est une donnée essentielle de la réussite de cette campagne, selon Gérard Bohner, ex-ingénieur au CNRS et représentant de la Gauche unitaire. Une condition qui a permis ce « renouveau de la gauche déterminée ». Ce qui est vrai pour le Puy-de-Dôme le serait-il pour l’Hexagone  ? « On peut raisonnablement penser qu’avec un bon leader, une population associée, une volonté unitaire, le Front de gauche peut atteindre le score de 20 % au niveau national. » L’enthousiasme militant est toujours vif à Clermont-Ferrand. Serait-il contagieux  ?

Dany Stive

Publié dans Elections régionales

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