À lire les comptes rendus de l’assemblée des 8 et 9 décembre à La Défense, il apparaît des divergences d’analyses, de fond, de stratégie, mais une grande
convergence de style de parole ou d’écritures. Tout le monde ne pense pas pareil, mais tous s’expriment pareillement. Il est frappant d’entendre le même style, la même rhétorique, les mêmes
tics d’écriture et de dire : des choses différentes certes, mais identiques quant à la façon de dire, d’écrire.
C’est ici, à ce point aveugle, jamais énoncé, jamais dépassé, que se situe à mon avis le point nodal de la crise communiste. Oui à Paul Boccara quand il
réclame une révolution culturelle dans le Parti, oui à la formation réelle à tous les réels, oui à l’éducation populaire. Oui, mais comment ?
Qu’est-ce que parler veut dire ? Qui s’adresse à qui ? Comment penser des choses différentes si on les dit de la même manière ? Cette
homogénéisation du discours quant à la parole plombe le débat :
de fait, elle le dénature.
Cette remarque est valide quant à nos opposants, nos partenaires. Si nos propositions sont les plus révolutionnaires, les manières de les dire, de les
énoncer, sont tout autant conformistes, dénuées de pêche, de révolte, de désir, de travail sur les mots.
Désir. « Désir » n’est pas un gros mot, ni un mot dénué de valeur. Il dit la part du sujet dans sa parole, la part d’engagement subjectif, la part
d’engagement entier, de l’être à lui-même et aux autres, dans les effets de langage.
À la lecture et à l’écoute qui sont les miennes, je m’inquiète d’une forme de langue de bois rampante qui ne dit pas les mêmes choses de la même manière, ce
qui revient au Même.
Le Même est ici le faux-semblant du dire, qui donne l’illusion de son être, sans être dans le réel de la parole.
Ici c’est une affaire de courage, d’invention, de prises de risques dans le champ de la pensée, du dire, et de l’action. S’arracher aux conformismes anticipe
les révolutions à venir, s’y plier décourage, asservit, désespère.
Rien n’est dit sur le désir des communistes d’être communistes, chacun y va avec ses convictions, ses certitudes, ses croyances, ses analyses certes, mais à
un moment donné « ça » bloque, « ça » bute sur le désir inconscient de tout engagement. Cette partie aveugle de soi et de l’organisation a conduit, entre autres, à banaliser
le stalinisme.
Le travail de mémoire, ou d’histoire, ne suffit pas quant à débusquer les racines inconscientes qui font de chacun de nous un dogmatique en puissance, pour
ne pas dire un stalinien en puissance ou un Guy Môquet en puissance, voire les deux. C’est autour de cette fine ligne contradictoire de la subjectivité révolutionnaire que les communistes
devraient s’interroger, individuellement et collectivement. La fin ne justifie jamais les moyens.
Il n’y suffirait pas s’ils ne mettaient sur l’établi de la pensée, le rôle absolument central de la parole, de la dialectique entre
penser-parler-agir-écrire. L’invention-libération de la pensée passe obligatoirement par l’invention-libération de la parole écrite.
On ne peut penser différemment si l’on écrit pareil, c’est impossible, c’est impensable. On pense à travers les mots, ils nous tiennent, tout autant que nous
les détenons, ils nous enferment tout autant que nous les inventons.
Je propose la généralisation des ateliers d’écritures dans le PCF, jusqu’au plus haut niveau. Si par exemple l’ensemble des contributions était ressaisi dans
un vrai travail d’écritures destiné à être publié, chacun approfondissant beaucoup son rapport à l’expérience politique, alors nous aurions une trace individuelle et collective. Un vrai livre
pour le futur congrès. Un livre écrit, sommé des expériences individuelles, collectives, un livre d’espoir ouvert sur le monde à venir. Un livre. Voilà le signe, attendu.
Prendre en compte les désirs conscients et inconscients des militants écrivants donnerait, j’en suis sûr, beaucoup plus de profondeur à un débat qui, somme
toute, demeure très conventionnel, à l’intérieur comme à l’extérieur. Le signe tant attendu est ici l’émergence d’une vraie parole de luttes et du livre de tous les réels.
La révolution se fait d’abord et avant tout dans la langue qui (inter)dit la révolution.
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